marie
Préfère lire à poster

Inscrit le: 19 Sep 2005
Messages: 11
|
Posté le:
Ven Oct 07, 2005 10:48 am |
  |
Mis à part, le simple capoeiriste, la hiérarchie de la capoeira Angola comporte trois statuts : le maître, le contremaître et le treinel (entraîneur).
Les rôles du contremaître et du treinel sont tous deux de seconder le maître. Le contremaître tient le rôle du maître quand celui-ci n’est pas là et il en est de même pour le treinel en l’absence du contremaître.
Le treinel donne en général les cours aux débutants. Il est souvent chargé de s’occuper des détails matériels de la rode : vérifier que le cercle soit toujours correctement formé, que tous les participants puissent jouer, que l’orchestre renouvelle ses musiciens régulièrement, préparer plusieurs berimbaus au cas où le fil de l’un d’eux casserait, ce qui arrive régulièrement, et se précipiter alors pour échanger le berimbau inutilisable contre un autre.
Pour le maître, incontestablement, c'est autre chose... Chacun le perçoit sans doute à sa manière et l'explique différemment.
Pour ma part, je ne peux vous faire part que de mon propre point de vue, très personnel (en attendant de partager les vôtres ! )
Le rapport au maître est la pierre de faîte de l’enseignement de la capoeira et c’est ce qui fait d’elle un véritable système d’éducation. Le maître est celui qui conserve la mémoire et transmet la culture, en particulier la discipline et le respect des anciens. Il est le seul juge de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas, et bien qu’il ne soit pas infaillible, il est le seul référent de ses élèves. Il est très mal vu de changer de maître, sauf si l’ancien meurt, ou de suivre l’enseignement de deux maîtres différents en même temps. On a qu’un maître et c’est pour la vie.
La discipline est l’élément le plus important, selon Maître Barba Branca, qu’un maître transmet à ses élèves. Or, qu’est ce que la discipline sinon le fait même d’être disciple, c’est-à-dire d’accepter ce rapport de confiance absolue au maître ?
« Depuis les temps les plus reculés, la relation maître-élève appartient aux rapports élémentaires de l’existence, et de cela, il découle que le maître endosse une énorme responsabilité en soi qui déborde du cadre de son enseignement particulier.» Avoir un maître est comme avoir un second père : son autorité ne peut pas être remise en question, sans quoi la relation s’émiette. Même si l’on ne comprend pas le choix de son maître, il faut se laisser guider en aveugle, avoir tout de même assez confiance en lui pour penser qu’il agit dans notre intérêt et n’abuse pas de son autorité.
J’ai trouvé dans le livre de Herrigel , qui raconte sa rencontre avec un maître zen et les six années qu’il a passées au Japon pour apprendre le tir à l’arc auprès de lui, de nombreux échos de ma propre relation à Maître Barba Branca.
Lorsque j’ai commencé à apprendre la capoeira, je faisais les mouvements avec raideur et le moindre rabo de arraia me demandait un grand effort physique, de même que Herrigel les premières fois qu’il tendit son arc : « Le maître suivait mes efforts avec attention, corrigeait tranquillement mon attitude crispée, louait mon zèle, blâmait ma dépense de force, mais me laissait faire. » Il n’y a aucune précipitation dans l’enseignement d’un maître, il sait à la fois être encourageant et attentif au rythme de chacun. Patient, il laisse son élève tâtonner, découvrir par lui-même ce qu’il faut faire pour moins se fatiguer, trouver ses marques pour esthétiser ses mouvements. Il n’apporte pas les informations sur un plateau, il ne les donne qu’au fur et à mesure que l’élève peut les entendre et en saisir la portée. « S’il avait commencé par expliquer […] il n’eût jamais pu vous persuader que vous leur deviez quelque chose de décisif. Il fallait d’abord éprouver vos propres échecs, avant que vous fussiez prêt à saisir la bouée de sauvetage qu’il vous lançait. » Le maître adapte son discours à chacun de ses élèves parce qu’il les connaît tous. C’est un enseignement qui lie deux individus, un cheminement commun du maître et de son élève. Lorsque j’ai demandé à Maître Barba Branca comment il parvenait à faire sortir la capoeira de ses élèves, il m’a répondu « par la tendresse et l’attention ».
Sfar, qui commente Le banquet de Platon, arrive à cette même conclusion en questionnant le rapport de Socrate à ses disciples : « Je mesure à quel point le vrai enseignement n’est ni universitaire, ni démocratique, ni raisonnable. On apprend dans l’esclavage amoureux. On apprend parce qu’on veut satisfaire et atteindre et égorger de ses dents un maître ironique, cruel et malin comme un vieux loup. L’apprentissage se fait à coup de vexations et d’enseignement hors de portée. Il n’a d’autre méthode que la fascination réciproque du maître et de l’élève. On apprend à deux, un maître, un élève. »
On comprend mieux la différence qui existe entre l’enseignement que l’on reçoit en France, du collège à l’université, et celui qui se joue au Brésil dans l’académie de capoeira Angola. Dans les établissements scolaires, on est un élève parmi d’autres et nos professeurs, dont l’enseignement ne se limite qu’à une matière, ne sont que des professeurs parmi d’autres. Il n’ y pas une référence unique qui offre une formation à la vie sociale à travers une discipline, il y a une multitude de références perpétuellement remises en question les unes par les autres et peu ou prou d’apprentissage de la sociabilité.
Il peut paraître bien téméraire de tracer ainsi un portrait du maître en général, comme s’il existait une image du maître, flottant, absolue, au-dessus du monde. Au contraire, il existe une multitude de maîtres, chacun avec sa sensibilité et sa créativité, son charisme et ses failles. « Chacun est unique » (« cada um é cada um ») dit Maître Barba Branca, et c’est la part personnelle de l’enseignement qui est si importante, qui permet une relation si intime. L’enseignement d’un maître ne suit pas de règles écrites et ce que je dépeins ici ne vaut que pour ma propre expérience. En effet, entre le maître de tir à l’arc japonais de Herrigel, l’enseignement philosophique dispensé par Platon dans la Grèce du Vème siècle avant Jésus Christ, et celui que j’ai partagé pendant seulement quelques mois au Brésil avec Maître Barba Branca, quel point commun ? Pourtant je crois qu’il existe des constantes dans ce rapport du maître à son élève et la première est peut-être justement cette personnalisation de l’enseignement qui fait qu’il est toujours quelque chose d’unique. |
|
|